Un siècle de recherches scientifiques sur l'hypnose

Rares sont les personnes qui savent que l’hypnose est étudiée scientifiquement, mais plus rares encore sont celles qui savent que cette aventure scientifique fête bientôt ses 100 ans.

Quand Clark Hull se penche sur le phénomène de l’hypnose au cours des années 1920, l’hypnose est déjà pratiquée – de manière empirique – depuis 1843 (Braid, 1843). Bien sûr, si le terme hypnose nait avec James Braid, la technique et les phénomènes qui y sont reliés datent de bien plus loin : nous en retrouvons des traces jusque dans le célèbre papyrus Ebers daté du XVIème siècle avant notre ère.

C’est à partir de techniques et de phénomènes culturellement regroupés sous le terme « hypnose » que les scientifiques débutent leur investigation. Ces chercheurs font face à une tâche herculéenne : non seulement le nombre d’hypothèses implicites à la pratique est conséquent, mais de plus ces chercheurs doivent établir les méthodologies d’un champ d’étude qui n’existe pas encore.

Parmi les défis majeurs qui se présentent aux scientifiques – de Hull (1933) jusqu’aux chercheurs contemporains – nous trouvons :

  • Le problème de la définition de l’hypnose
  • La recherche des facteurs déterminants de l’expérience hypnotique
  • Le problème de la stabilité et de la variabilité de la réponse hypnotique
  • La recherche des mécanismes cognitifs mobilisés par le sujet au sein d’une expérience hypnotique

Si ces questions vous interrogent autant qu’elles ont fasciné des générations de chercheurs, nous vous proposons un aperçu des enjeux de la recherche sur chacun de ces sujets. Dans cet article, je ferai un focus sur le problème de la définition de l’hypnose. Pour une exploration plus en profondeur de ces questions, un module de cours d’hypnologie est accessible gratuitement en suivant ce lien.

Le problème de la définition de l’hypnose

Etudier un phénomène est une entreprise délicate. Une étape importante dans la compréhension d’un phénomène consiste à passer d’une compréhension tacite à une définition explicite. Or, pour le domaine l’hypnose, cette étape n’a toujours pas été franchie : aucune définition ne fait aujourd’hui consensus au sein de la communauté scientifique s’intéressant à l’épineuse question de l’hypnose. Comment expliquer ce manque ?

Le terme « hypnose » fait référence simultanément à une pratique et à un état. Or, utiliser le terme « hypnose » pour deux concepts si différents cache un problème de définition. Pour mieux s’y repérer, nous utiliserons ici le terme « hypnotisme » pour définir la pratique qui vise à générer un état d’hypnose.

L’hypnotisme est défini comme une procédure qui mêle d’une part l’induction – procédure dont le but est de générer un état d’hypnose – et d’autre part un ensemble de suggestions hypnotiques. (Heap 1996 ; Green et al. 2005 ; Landry et al. 2016)

L’état d’hypnose est quant à lui défini comme un ensemble de comportements, d’expériences et de réactions physiologiques s’appuyant sur :

  • Une augmentation de la suggestibilité (ie. la mise en œuvre automatique des suggestions)
  • Une altération de la perception, du contrôle moteur et de la cognition
  • Un phénomène d’absorption
  • Un phénomène de dissociation (ie. un cloisonnement entre fonctions cognitives qui fonctionnent habituellement ensemble)
  • Une forte activité imaginative

Je ne détaillerai pas ici les critiques mineures qui sont faites de ces définitions. Vous pourrez trouver ces critiques dans le premier cours du module d’hypnologie sur les approches scientifiques de l’hypnose.

Je me contenterai de montrer ici la circularité (le fait qu’une définition revoie à l’autre sans base fixe) au sein de cette définition, généralement acceptée, en recherche comme chez les praticiens.

Tout d’abord, notons que la définition de l’hypnotisme – la pratique – nécessite le concept d’état d’hypnose. Mais si nous nous intéressons à la définition de l’état hypnotique de plus près, une question s’impose : comment faire la distinction entre un état d’hypnose et un trouble dissociatif ? Comment faire la différence entre cet état et un trouble de conversion ou certains symptômes psychotiques ?

Si l’on peut invoquer la réversibilité de l’état comme solution, celle-ci n’est pas entièrement satisfaisante, puisqu’au cours du phénomène il est difficile de savoir s’il est stable ou transitoire. La solution la plus satisfaisante à cette question repose sur l’origine des phénomènes hypnotiques : c’est parce que ces phénomènes font suite à une pratique – l’hypnotisme – que l’on sait qu’il s’agit d’un état d’hypnose et non d’un épisode psychotique ou d’autres troubles. Cette proposition est d’autant plus valide que la pratique de l’hypnotisme ne semble pas être un facteur déclencheur de psychopathologies (Wagstaff, 2000).

Ainsi, l’hypnotisme repose sur l’hypnose comme l’hypnose repose sur l’hypnotisme. Cette relation circulaire peut paraitre poétique, elle a néanmoins une propriété problématique. En effet, les définitions de l’hypnose et de l’hypnotisme ne font alors pas référence à des phénomènes indépendants, elles sont arbitraires et reposent sur la convention que vous choisissez. La conséquence de cette définition tacite ne se fait pas attendre : chacun peut alors placer les limites de l’hypnose là où il le souhaite. Nous trouvons alors deux tendances également nuisibles : d’un côté nous avons les définitions étriquées de l’hypnose, limitant l’hypnose de façon excessive ; de l’autre nous avons les définitions vagues et floues qui étendent la conception de l’hypnose jusqu’à lui faire perdre tout sens.

Dans le premier cas, de nombreux phénomènes non essentiels à l’hypnose sont intégrés à la définition (eg. la relaxation), ce qui mène à exclure des phénomènes qui relèvent de l’hypnose mais qui ne s’appuient pas sur ces éléments secondaires (eg. hypnose alerte de Banyai [1976, 2018]). Dans le second cas, nous perdons tout l’intérêt d’une définition, puisque si « tout est hypnose » alors nous perdons tout l’intérêt de définir un événement comme étant de « l’hypnose » : l’utilité d’une définition s’appuie sur sa spécificité. A la lumière de la relation circulaire entre hypnotisme et hypnose, nous voyons mieux la raison des nombreux qui pro quo et débats peu fructueux portant sur la nature de l’hypnose.

La question de la définition de l’hypnose se pose toujours – en science comme pour la pratique. Néanmoins, comprendre l’origine de la diversité des définitions de l’hypnose permet de mettre en perspective sa propre conception de ce qu’est l’hypnose et – nous le souhaitons – d’augmenter la tolérance vis-à-vis des conceptions qui ne sont pas personnelles. Au-delà de cet appel à la tempérance, à la discussion et à l’échange, la science de l’hypnose pose aujourd’hui encore les jalons de la pratique de demain.

Clément APELIAN 

Chargé de recherche