Créer un compte

Vous avez oublié vos informations ?

Le petit théâtre de l’Hypnose, vu de l’intérieur – David Picard

by / mardi, 03 février 2015 / Published in Articles
Arche Hypnose - Theatre Flora De Penna

Deux personnes s’assoient pour parler. On sait que quelque chose va se passer. L’une d’elles vient exposer un problème à résoudre, un désir à réaliser. L’autre est à l’écoute, présente. Ensemble elles disposent de ce laps de temps pour créer un changement, une évolution. Assises ou debout, en parlant, en écoutant, et même en silence. Peu de mouvements, si ce n’est ceux essentiels à la communication, ceux que l’on crée pour la favoriser, et ceux qui naissent de celle ci.

Il y a d’ailleurs là plusieurs degrés de communication en cours: partant de la surface, on rencontre d’abord celui des conventions sociales où chacun joue son rôle: celui du thérapeute et celui du consultant: je suis un professionnel tu es mon client, tu es en demande je suis compétent, tous ces codes superficiels cherchant à définir des rôle prompts à satisfaire autant les égos en jeu que les règles de l’époque. Passons au delà.

Vient alors la communication qui se joue au niveau humain, au sens primitif, tactile: comment s’établit l’équilibre tacite, sur quelles bases se développe l’alliance à proprement parler thérapeutique, comment se gèrent les relation de genre, les différences socio-culturelles, inter-générationnelles, etc… C’est là que le thérapeute commence à muter, comme un miroir dont l’image se précise peu à peu. Dès les premiers mots, les premiers gestes, il doit se centrer pour trouver sa place juste face à l’autre, avec l’autre, tout en adoptant ses codes, en partageant son langage, pour que puisse commencer cette danse de la réalité qui va ouvrir les portes au changement.

Car pour qui vient dans l’idée d’améliorer sa manière de vivre, c’est sa perception même qui va se transformer. Et c’est là que, dépassées les premières barrières, on s’embarque vers ce degré de communication plus intérieur qui va modifier les coordonnées du réel figé… La conversation véritable a lieu là, à cet autre niveau dont les degrés superficiels ne sont que l’écho lointain. C’est à la réalité profonde de la personne, à ses désirs et à ses besoins, à l’expression de sa nature essentielle, que l’on commence à s’adresser. Et on ne peut le faire vraiment que depuis la sienne propre.

Quelque part au delà du discours, derrière le jeu des suggestions, les stratégies de contournement ou de confrontation, les formules alambiquées et les messages subliminaux, un autre échange a lieu. A un niveau plus profond, ce qui demande à vivre chez l’autre est incité et renforcé à trouver son chemin vers la lumière, à contourner les obstacles ou à les subvertir, à faire de sa faiblesse une force. Les ressources se canalisent et s’harmonisent, afin que des pensées et émotions transformées puissent donner naissance à cette nouvelle réalité intérieure depuis laquelle agir plus librement.

Les masques de tout à l’heure ont été délaissés, là bas sur la rive, loin derrière. Ici où tout se joue, l’heure est à la mise à jour. Avec la transe hypnotique, un espace a été crée, retrouvé. Dans cet espace, la vie peut ouvrir son chemin sans être inquiétée par la police de l’égo, de l’habitude, des croyances. L’esprit, allégé des attaches et routines coutumières, peut déployer ses ailes pour enfin faire ce qui doit être fait, prendre en compte ce qui importe vraiment, écouter ce qui était repoussé aux confins, reprendre les choses en main.

Et comme dans la bien nommée Soul Music, c’est dans les pauses et les silences que se joue tout… Des digues ont été levées, ce qui était rigide commence à s’assouplir, un cadre nouveau est posé, dans lequel les tensions vont pouvoir se résoudre de manière fertile, les noeuds aller au bout de leur tension pour enfin pouvoir se dénouer, les besoins et désirs oubliés se retrouver, les relations et attaches se mettre à jour, les carapaces se briser et laisser la peau muer, la vie reprendre ses droits, son cours, au delà des peurs et des habitudes, s’imaginant en pleine lumière…

Finalement, une fois le mouvement complété l’atmosphère se calme, et après en avoir balisé suites et échos futurs on laisse petit à petit se reformer un nouveau cadre, se réaffirmer le réel, se redessiner ses contours, à la fois similaires et différents à l’antérieure version. Au dedans, quelque chose a changé et continuera de le faire au delà du moment, dans les sphères de la vie quotidienne. Au dehors, tout semble égal: deux personnes sont assises. Peut être, la lumière brille plus fort.

Durant la séance, le temps d’une transe, les rideaux ont été levés, suspendus. L’essentiel de la communication, cette circulation d’idées qui engendreront émotions et actions, peut enfin avoir lieu. Et cela se joue à l’intérieur de la personne, là où elle est le plus intimement liée aux autres, à la vie dans toutes ses manifestations, quelque part entre son désir d’évolution et ce qui la retient encore, quelque part entre ce qui va croître et ce qui va diminuer…

Des choses magiques peuvent alors avoir lieu… Des souvenirs enfouis reviennent, parfois anodins et pourtant chargés de profondes significations: un regard, une bribe de phrase, une odeur qui remontent de loin, un rêve retrouvé… Des mémoires connues sont revues sous un autre angle, ré-appréhendées, entendues différemment: telle relation gagne ainsi une signification nouvelle, s’enrichit, s’épanouit, se libère d’un poids… Un projet, un désir effacé se repositionne au premier plan, et tout un cheminement incompris prend alors sens… Une perspective émerge qui ouvre à de nouvelles possibilités, à une liberté qui s’affirme… Une question se pose et devient centrale, éclipsant les doutes qui freinaient son éclosion… Et puis il y a aussi ces expériences hors du commun, celles qui défient l’entendement, ou plutôt les limites de la réalité entendue comme telle… Une perception s’élargit, s’amplifie, quelque chose de nouveau est ressenti… Ou plutôt, quelque chose qui avait toujours été là, est enfin découvert.

De même, pour vraiment la comprendre aujourd’hui, il faut redécouvrir l’hypnose. En la replaçant dans le contexte socio-culturel actuel, on peut se rendre à l’évidence: elle est aux frontières du réel en ce sens qu’elle ouvre le passage vers le versant intérieur de la réalité, là d’où chacun façonne sa vie extérieure. A l’époque de la société du spectacle, l’hypnose nous invite à passer en coulisses, à explorer l’envers du décor.

Si l’on dénude le mot «hypnose» de ses oripeaux d’épouvantail, si l’on passe outre l’odeur de souffre qui l’a longtemps entourée, les fantasmes liés à son histoire ainsi que les mauvaises fréquentations qu’elle a pu attirer, et que l’on va vraiment au fond des choses, si l’on en vient à sa pratique lumineuse, bienveillante, ouverte et sincère, on se rend alors capable de reconnaître un fait central: dans nos sociétés postmodernes, l’hypnose occupe un rôle de passeur entre le monde du quotidien et le monde de l’esprit – non pas le monde de l’intellect, mais bien le monde de l’esprit.

Par sa position privilégiée autant que difficile à tenir, à cheval entre art et science, reconnue à rebours par le monde scientifique et encore parfois soupçonnée de sorcellerie par le grand public, l’hypnose est là encore à la croisée des chemins. Acceptée sans vraiment l’être encore par le champ médical et son avatar psychologique, qui la traitent encore souvent soit avec une indifférence méprisante soit avec la prétention de la domestiquer, elle reste sauvage et ne se donne vraiment qu’à qui sait l’apprendre. Il faut pour l’apprivoiser se défaire pas à pas, mue après mue, de ses propres partis pris et expectatives, de ses préjugés, appréhensions ou désirs. Sans arrêt il faut être prêt à la redécouvrir, à se remettre en question soi même, toujours être en mouvement et maintenir ce mouvement en harmonie avec celui de la vie. Car à travers cette disposition à la fois si naturelle et si étrange qu’on appelle la transe, l’être social se rend capable d’aller au delà de ses limites admises et de les modifier, qu’il s’agisse d’une peur insurmontable, d’une habitude néfaste ou d’une perception limitée du réel, des relations, de l’acte de vivre.

Dans cette période qui aime se croire désenchantée, et que l’on peut caricaturer comme polarisée entre ceux qui prétendent «ne croire en rien» et ceux qui voudraient bien croire en tout, l’hypnose offre cet âpre remède qu’est l’expérience directe et personnelle, absolument subjective, de goûter à ce que l’on trouve au plus profond de soi même, au delà des frontières intérieures de nos multiples conditionnements. Ainsi, autant le prétendu esprit «rationnel et cartésien» (pauvre raison, pauvre Descartes, si mal compris!) que le consommateur de superstitions exotiques ont tout à gagner à être déroutés par l’expérience de cette profonde sincérité intérieure.

A qui se permet de l’éprouver, elle ouvre à soi et au monde de la manière qui nous correspond vraiment, qui émane de ce qu’il y a d’essentiel en nous. Et pour aller là, vers soi même, on devra suivre jusqu’à sa lointaine source le fil des croyances personnelles, passant d’abord imperceptiblement, puis de plus en plus ouvertement, à cet état de nature intérieur qui n’est au fond rien d’autre que le mouvement de la vie libéré de ses entraves culturelles, s’apprêtant à les féconder à nouveau… Dans cette optique, le cabinet du thérapeute devient alors le lieu de passage vers l’autre côté, l’autre versant de soi, là où le lien au tout se réaffirme et remet les choses en mouvement. La transe hypnotique, cette prise de recul qui ramène au feu de l’action.

David Picard

Oeuvres auxquelles il est fait allusion:

La danse de la réalité, Alejandro Jodorwsky
La société du spectacle, Guy Debord
Hot buttered soul, Isaac Hayes

Inscrivez-vous à notre newsletter pour être tenu au courant, chaque mois, de notre actualité et de nos nouveautés.

En vous inscrivant, vous pouvez télécharger gratuitement le CD d'auto-hypnose guidée

Vos informations sont protégées et confidentielles.

5 Responses to “Le petit théâtre de l’Hypnose, vu de l’intérieur – David Picard”

  1. PASCALE says :

    Wahou ! Bravo ! Très bel article. Quelle finesse d’analyse et quelle justesse. Merci.

  2. Laurence Bouteiller says :

    Merci David !

  3. Stéphanie says :

    Merci David! Très bel article ! J’apprécie beaucoup vos interventions à l’Arche , votre humour et votre infinie bienveillance !

  4. lazar says :

    j’ai lu et relu étrange comment cela peu toucher le fond de l esprit..très agréable a lire a a relire…..

  5. Adrien says :

    Quel bel article plein de poésie. L’hypnose est un art de l’imaginaire, l’imaginaire qui transforme et qui libère ! Merci

Laisser un commentaire

Haut